Publié le 28 juillet 2020 par Brigitte Hernandez sur www.lepoint.fr

Alu l’allumé fait danser Paris

Le premier danseur du ballet de l’Opéra de Paris, François Alu, électrise les foules. Le 29 juillet, le festival Paris l’été lui donne carte blanche.

Francois Alu
François Alu © ©julien benhamou

 

Après ce déclic grâce à Dupond (avec un D comme danseur ! précisait l’étoile Patrick), il devient interne à l’école du ballet de l’Opéra et en bave loin de son monde. « Je voyais les garçons de ma classe avec des fringues de marque, je ne comprenais rien à ces snobismes. » Sa personnalité se dessine déjà et il est admis au sein du ballet de l’Opéra à la fin de l’école. Il gravit les échelons de la hiérarchie, mais, à chaque degré, il se dit : « C’est long, c’est long… » Et puis la tradition, c’est pas son truc. Il veut y mettre son grain de sel, ajouter, changer. Les dents grincent. En cela, il n’est pas loin d’une certaine « Mademoiselle Non », comme fut surnommée Sylvie Guillem qui refusait les pas imposés qui lui semblaient hors de propos.

Feu follet

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François Alu © ©julien benhamou

« Pendant longtemps, j’ai souvent proposé d’autres pas, d’autres sauts, non pas pour que ce soit plus facile, mais parce que je savais qu’ils enrichiraient la phrase. » « Et puis, ajoute-t-il après un petit silence, ça me semblait dangereux de faire comme on me l’imposait. »

Repéré comme rebelle, tête brûlée, il se fait incendier. Brigitte Lefèvre, alors directrice du ballet, qui lui a vite donné l’occasion de montrer ses talents en le faisant, tiens donc, danser Don Quichotte, le prend à part, comme elle faisait souvent avec les fortes personnalités : « Je lui ai dit, se souvient-elle, c’est très bien d’être rebelle et c’est très bien d’être discipliné, et il a compris le paradoxe, car lui-même est paradoxal. C’est un artiste d’exception, il a un charisme fou, dès qu’il arrive sur scène, il se passe quelque chose. Son audace physique est jubilatoire et ça rend le public heureux. » Le feu follet réussit à dépasser ce stade de la contestation : « Cette lutte, je ne l’ai plus avec l’Opéra, mais avec moi. L’astreinte, la pénibilité, une fois qu’on a compris comment les utiliser, nous renforcent. L’énergie que je dépensais à me battre, je l’ai gardée pour la scène. D’ado, je suis devenu un homme. »

 

Il a appris en regardant les autres. Dupond, d’abord : « Je m’identifiais à lui parce que j’ai senti qu’il n’avait jamais peur. Moi non plus, jamais peur. » Il observe l’étoile Nicolas Le Riche et se dit : « D’accord, je peux faire autant de pirouettes que lui. Alors pourquoi lui fait grand danseur et moi petit garçon ? Je voyais là un danseur raffiné alors que moi je voulais danser mec. Je conseillerais à tout le monde d’aller voir un psy, d’oser mettre de la lumière sur les zones d’ombre. » Alu l’a fait et ainsi a découvert le bonheur de la profondeur, de l’écoute. Lui possède cette qualité de savoir écouter intensément les autres et de leur accorder une attention totale. Être présent. Comme il l’est sur scène.

« Amoureux fou de la danse »

Son grand ami, le danseur Samuel Munez, l’a initié au hip-hop, lui a donné le goût du contemporain et lui a remonté le moral dans les grands découragements. Avec Samuel et sa compagnie « 3e étage », il crée des solos, des duos, monte des spectacles. Le titre du premier : Hors cadre. Tout lui. L’Opéra fermé pour l’instant, il danse ailleurs, sur les plateaux de télévision (Le Grand Échiquier) ou en plein air à Paris dans le cadre du festival Paris l’été : le 29 juillet, il étalera sa carte blanche : solos, duos, invitant acrobates, équilibriste et danseurs. Un spectacle total comme il les aime. Mais il sait qu’il est attendu par son public (délirant dès qu’il arrive sur scène) « chez lui », sur les deux scènes de l’Opéra. Lui qui a étincelé dans le rôle de Rothbart, le précepteur du prince dans Le Lac des cygnes, à tel point qu’on ne voyait que lui, ou dans les œuvres monumentales de Crystal Pite et William Forsythe, où, même parmi les autres, on le distingue forcément… Classique, contemporain, il excelle.

Alu aime les défis. Il y a quelques années, la variation de l’Oiseau bleu dans La Belle au bois dormant, rôle infiniment périlleux et éblouissant (Nijinski, Noureev y ont fait leurs débuts), lui a joué un sale tour : pour ce drôle d’oiseau, le danseur voulut tenter un port de bras qui lui aurait permis, dit-il, « de sauter deux fois plus haut » et puis, boum, cheville en vrac… Tomber, se relever, continuer à oser. Désormais, Alu rêve à « plus intérieur », par exemple au Jeune Homme et la Mort de Roland Petit. Joyau d’une beauté absolue. Dix-sept minutes d’une intensité brûlante, une danse qui prend le cœur, qui fait battre le sang, un truc qui gomme la virtuosité nécessaire au profit de la beauté mortelle. « Je suis amoureux fou de la danse. » La danse est aussi folle amoureuse de lui, ce Terrien qui tutoie le ciel.


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